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Frédéric Moser and Philippe Schwinger
Exposer
May 12–Aug 21, 2010

 

« Nous avons le droit de parler de ce qui ne nous regarde pas, car tôt ou tard, ça nous regardera »* répond Nina, une jeune femme issue d’un village de l’Ex-Allemagne de l’Est, à un ami excédé de discuter d’une forme utopique de société lorsque, aux yeux de celui-ci, le remède à la situation précaire est seulement de trouver un emploi. (* Alles wird wieder gut, 2006.

C’est également par ces mots que l’on pourrait qualifier le débat qui s’offre au visiteur quand il pénètre dans l’une des installations de Moser & Schwinger présentées au FRAC - pour leur première exposition personnelle dans une institution française. Car il s’agit à chaque fois de se confronter à un fait ou à une situation explicite, dont les deux artistes font le procès. Procès dans le sens où une question est débattue et dépliée « en direct », et dont il faut faire le tour et la critique pour en saisir les enjeux. Ce qui est au centre de leur travail et discuté par tous les protagonistes de leurs films, c’est un certain rapport au monde. Ces manières récurrentes de se définir, de se confronter, ou de réfléchir au « comment vivre ensemble » sont toujours inscrites dans un contexte précis qui oriente le débat, qu’il s’agisse de la guerre, de l’aliénation médiatique, ou d’une organisation alternative dans une région économiquement sinistrée.

Moser & Schwinger font de leurs installations des lieux où se discutent les conflits, les histoires, les rapports de force qui irriguent notre contemporanéité. Pour ce faire, ils n’hésitent pas à emprunter des méthodes propres au théâtre, dont ils sont issus, ou à un certain cinéma engagé - se distinguant ainsi de la simple imitation de débats de société relayés par les medias. Un des procédés que l’on retrouve dans leur démarche est la mise en perspective du présent par le passé. Capitulation Project, par exemple, qu’ils réalisent en 2003 durant l’invasion de l’Irak par l’armée américaine, est une contrefaçon d’une performance de 1970 abordant le massacre du village de My Lai durant la guerre du Vietnam. Par ailleurs, Moser &Schwinger font un usage explicite de certains artifices, comme celui de prêter un discours militant des années 1970 à des jeunes d’aujourd’hui (Alles wird wieder gut, 2006). Ou celui de l’adresse aux spectateurs, qu’une actrice utilise comme jeu de séduction distancé, incarnant celle par qui le scandale arriva à la Maison Blanche durant la présidence Clinton (Time flies, 2006), ou qu’un performer utilise pour interpeller le visiteur, prêtant sa voix et son jeu à des témoignages de soldats (Acting facts, 2003).

Les situations et les mises en scène de Moser & Schwinger sont très construites, à l’image de leur manière d’appréhender la réalité : une construction, dont ils s’attachent à défaire les présupposés et les évidences. Dans chacune de leurs propositions, ces procédés de construction sont manifestes. Rien ne prétend au réalisme et pourtant il est toujours question de notre rapport au réel. Pour les artistes, cette relation ne peut se réfléchir que si elle emprunte le biais de la fiction ou du dispositif.

En concevant pour chaque projet une esthétique en relation avec leur sujet, allant du 35 mm à la vidéo légère, travaillant aussi bien avec des non-professionnels qu’avec des acteurs expérimentés, changeant à chaque fois de lieu de tournage et de méthode de production, de pays et de langue, Moser & Schwinger mettent en place un dispositif fictionnel longuement mûri, suite à leurs recherches documentaires. Dans leurs fictions, chaque protagoniste a voix au chapitre, ajoute une position au débat qui se crée, et convoque ainsi une forme d’agora dans l’espace d’exposition.

C’est précisément l’un des enjeux du travail de Moser & Schwinger que de prolonger dans l’espace d’exposition l’activité dialogique portée par les protagonistes de leurs fictions. D’où le recours à des dispositifs scéniques ou installatifs qui - en raccordant l’espace projeté à l’espace de projection - servent d’embrayeur au spectateur afin de l’impliquer dans ce qu’il voit.

Parmi les six installations et projections vidéo qui seront présentées, le FRAC montrera le premier épisode de la série France, détours que les artistes ont initié en 2009 dans le cadre du Printemps de Septembre à Toulouse, et qui se poursuivra l’année prochaine à Marseille en collaboration avec le FRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ce projet s’inspire de la série télévisée France, tour, détour, deux enfants réalisée par Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville en 1978. Dans ce premier épisode, un récit émerge d’une série d’entretiens que les auteurs ont menés auprès d’adolescents du quartier du Mirail. Tout en développant une réflexion sur les images produites à partir des témoignages, les artistes proposent un récit fictif qui associe l’invention à l’enquête. Avec comme point de départ leur appropriation de l’idée godardienne de « réfléchir en jouant à la télé », Moser & Schwinger partent questionner les jeunes d’aujourd’hui en France. Cette série au long cours devrait se compléter graduellement et se complexifier ces prochaines années en créant à chaque fois un contexte de production qui associe plusieurs partenaires sociaux et culturels d’une région.

Sources :

  SCHOENWALD C. et WECKER F., Les versions des faits, Art 21, No 17, printemps 2008
  SCHULMANN, C., Fictions politiques : tout va bien chez Philippe Schwinger et Frédéric Moser, Particules N° 25, juin- juillet-août 2009
  Divers textes de Frédéric Moser et Philippe Schwinger

Text: FRAC Paca, Marseille